"Music is the cup that holds the wine of silence. Sound is that cup, but empty. Noise is that cup, but broken.”

Robert Fripp


01/01/2012

Gnawa experience

 
RANDY WESTON ET LES GNAOUA,
À LA RECHERCHE DE L'EXPÉRIENCE LIMITE
by Pierre François Moreau

Le pianiste Randy Weston, né à Brooklyn en 1926, fait partie de ces jazzmen qui ont traqué la vibration de la matrice africaine, brèche ouverte par le Duke et Coltrane. Randy Weston raconte un voyage fondateur qu'il a effectué en 1967, au Maroc, et sa rencontre avec des musiciens gnaoua ; une aventure initiatique sur les traces de l'Afrique et du blues.

Tout commence par un massacre. Le sang, les larmes, et la déportation. En 1590 — ce qui correspond en France au règne d’Henri IV —, le sixième sultan du Maroc el Mansour, surnommé le Doré, envahit avec dix mille hommes chameaux et canons l’empire songhaï, établi le long du fleuve Niger, du Sénégal à l’Aïr. Rendus à l'esclavage ou enrôlés de force comme soldats, ces hommes soumis n'en ont pas moins emporté leurs rites. Ainsi naît la nostalgie. Le blues d'un groupe déporté, venu de Guinée — d'où le nom de Gnaoua —, qui vibre dans le guembri, les qraqeb métalliques, le tbel, les incantations en langue bambara, les pas de danse et la transe. Une mystérieuse alchimie a fait de ces anciens esclaves des musiciens guérisseurs qui sillonnent l'Afrique du Nord, vénèrent la mémoire de Sidi Bilal, leur guide, le muezzin du Prophète — un esclave noir chrétien affranchi par Mahomet lui-même pour avoir guéri par la seule grâce de son chant Fatima, sa fille… 
 
Le chemin de l'esprit, c'est ce que cherchait Randy Weston lors de sa première tournée en Afrique de l'Ouest, en 1961. Loin des consécrations (New Star pianist, 1955), lui qui se sait être un descendant d'anciens esclaves, se sent là au rendez-vous avec sa filiation.
« Cette première tournée s'est achevée à Rabat au cinéma Akdal. Elle m’a révélé la part d'Afrique qui était en moi, et que je n'avais jamais perçu. Je cherchais à réaliser ce rêve d'autant que je m'éloignais définitivement des tentations du synthétiseur qu'on commençait à exploiter à l'époque. J'étais résolu par amour à la musique acoustique, et me sentais très proche de ces musiciens d'Afrique, du son charnel de leurs doigts, de leurs paumes. À peine de retour aux États-Unis, je ne pensais qu'à repartir. »
1967, retour donc à Tanger. Et Randy Weston va y rester sept ans. Installé rue de Gibraltar avec sa fille Pamela et son fils Azzedine, il fréquente bientôt le petit monde des amateurs de musiques traditionnelles.
« Un soir, un ami marocain arrive chez moi en compagnie d'Abdellah el Gourd, un homme à la peau très noir, au regard intense. Il tenait un guembri à long manche et il s'est mis à jouer, à chanter… Écouter cette musique a été une véritable expérience intérieure. Puis, ç'a été le déclic, j'ai pensé à Jimmy Blanton de l'orchestre de Duke Ellington qui a révolutionné la contrebasse en la libérant de sa pratique symphonique, et de son archet. En écoutant le guembri sonner, j'entendais Jimmy Blanton ! J'entendais un rythme libre ! »
Abdellah el Gourd, né en 1947, est considéré comme le grand ambassadeur de la musique gnaoua ; en 1999, il marquera l'Institut du Monde Arabe d'un concert-transe mémorable au côté du saxophoniste Archie Shepp.
Entre Abdellah et Randy, la complicité s'établit. Un vieux piano répond au guembri, et ce premier concert sera le début d'une longue amitié, Abdellah devenant le sésame auprès du milieu gnaoui de Tanger, des vieux maîtres comme Ben Massaoud, un centenaire dont les souvenirs composent une longue chanson de geste. 

Par le hasard, Amal la cuisinière venue du Rif qui tient d'une main ferme la maison de la rue de Gibraltar est liée aux Jillalah, une confrérie spirituelle issue des traditions soufistes, musiciens et guérisseurs comme les Gnaoua. Ainsi les soirées tanjaouies alternent au son de la flûte et du bendir des Jillalah ; du guembri, des crotales métalliques et du tbel, le tambour des Gnaoua. Ces rencontres se révèlent prolifiques. Ainsi germe l'idée d'un centre de musiques africaines. Au cours de l'année 1969, Randy ouvre et anime l'African Rhythms Club, un lieu de croisements où, dès la fin d'après-midi, se retrouvent des jeunes tanjaouis qu'il accueille avec son trio, son fils Azzedine aux percussions et une danseuse afro-américaine ; Gnaoua, Jillalah, musiciens berbères, ou voix du Congo chantant en singali s'y produiront en alternance avec des blues bands de Chicago.
« Un jour, nous avons décidé d'organiser une cérémonie gnaoui à la maison avec Abslam et sa femme Khadijah. Ce n'était pas une vraie lila, plutôt des amis qui se retrouvent pour jouer de la musique. Ma maison était parfaite pour recevoir. »
La lila, rituel nocturne de réconciliation, qui peut avoir un but thérapeutique, est aussi une fête durant laquelle on scande les noms de Bilal, des saints musulmans, des djinns qui visiteront peut-être l'assemblée, le mællem et ses disciples.
« Abslam avait demandé aux Gnaoua, conduits par Fatah, de jouer la couleur jaune, en fait la couleur de Khadijah, qui soudain est tombée en transe. Une présence a paru emplir la maison. Khadijah qui avait une voix très haute et délicate, s'est mise à vibrer, libérant un son étrangement grave, profond, comme un dédoublement, cela tout en dansant. »

La lila appelée aussi derdeba passe en théorie par le blanc, et les six couleurs du spectre qui se succèdent en dix séquences, auxquelles il faut adjoindre l'ultime : l'absence de couleur, le noir. 
La cérémonie peut durer trois nuits. La couleur invoque les djinns à venir s'emparer de l'adepte, et le vêtir. Ce soir-là, Khadijah conclut de façon plutôt inattendue sa danse divinatoire.
« Mon batteur avait une moto ancienne qu'il avait expédiée par le train à Rabat pour des réparations, mais elle avait disparu en route. Quand les Gnaoua ont eu fini, Khadijah s'est tournée vers lui et a prédit qu'on la lui servirait sur un plateau avec sept personnes autour. »
L'étrange prédiction s'avéra le lendemain même quand, après une promenade sur la plage, le musicien entra au hasard dans un restaurant au fond duquel il découvrit avec stupéfaction sa moto, en plus des sept clients de la salle… 
Après des mois à les côtoyer, Randy souhaite participer à une vraie lila, et chaque fois : « La musique est trop forte ! » se contente de répéter le mællem Fatah d'un ton énigmatique, mais Randy s'entête. Le fait que le sens de cette musique soit d'entretenir un rite, l'avait encore à la fin des années 60 préservée des influences extérieures, authentifiant d'autant l'appartenance au groupe ; raisons qui renforçaient les réticences du maître.
Un soir, attiré par un roulement joyeux venu de l'entrelacs des ruelles, Randy retrouve les Gnaoua remontant en parade la médina, procession annonciatrice d'une lila, et au milieu de la foule il reconnaît Khadijah, accompagnée de familiers.
« C'était plus fort que moi, il fallait que je vive cette expérience. Je suis vite parti plaider ma cause auprès de Fatah, qui a accepté à condition que je sois accompagné. Je suis donc revenu avec un ami marocain qui m'a avoué en route n'avoir aucune expérience en la matière… Lui au moins n’allait me décourager ! Quand nous sommes arrivés, la grande pièce où se tenait la cérémonie était déjà pleine d'invités vêtus de djellaba de couleur, ou en costume européen. Au milieu, se trouvait le grand maître M'Barek avec ses grands yeux, chacune de ses notes libérait une force incroyable. Ce soir-là, j'ai expérimenté trois couleurs. » 
Toute cérémonie débute donc par le blanc représenté par la colombe, symbole de paix et de partage.
« Le guembri et les claquements de dix qraqeb métalliques résonnaient à mes oreilles. La musique du blanc a cessé pour libérer une nouvelle couleur, le rouge. C'était la couleur de Fatah, un homme d'une soixantaine d'années, mais avec une énergie et un corps de trente ans. Quand ils ont commencé à jouer — et cela dure des heures —, Fatah habillé tout de rouge est entré en transe, en un mouvement très lent, très doux, comme s'il flottait sur la musique. De toutes mes expériences musicales, je n'avais jamais encore vécu une sensation aussi prenante. M'Barek est un grand maître et possède un son qui ne ressemble à aucun autre, fort et beau. Et le plus incroyable, c'est qu'en même temps, dans les rythmes, j'entendais le jazz, j'entendais le blues, la bossa nova, le calypso, le rock... En prenant chacun de ces rythmes séparément, je pouvais reconnaître toutes les branches de la musique africaine.
« Soudain M'Barek s'est écroulé, comme s'il était tombé de quatre étages, évanoui. Alors un autre s'est saisi du guembri et a débuté la couleur bleue, la couleur du saint Sidi Moussa. C'est aussi ma couleur, celle des Noirs américains, la couleur du blues. Le Duke avait fait peindre son piano en bleu. Ces mélodies et ces rythmes bleus me pénétraient au plus profond de mon être et cela montait, montait !… 
« Quand le jour est venu, les musiciens ont reposé leurs instruments, j’ai quitté la grande maison sur un nuage. Je marchais et fonctionnais, mais je me sentais vivre dans une autre dimension, un autre monde, cette musique avait pénétré mon esprit, mon âme. Après cette expérience, j'ai essayé de jouer cette musique au piano en n'utilisant que la main gauche afin d'obtenir le son grave, profond. Mais pour restituer l'esprit, la force des notes, il faut y mettre toute l'extase de l'âme. Lorsque j'ai enfin maîtrisé le morceau, je voulais le jouer en public. Abdellah m'a conseillé d'en parler d'abord au maître Fatah. Et j'ai essuyé un nouveau refus, cette musique contient un secret spirituel qui appartient à tous les Gnaoua, il m'a donc prié de ne pas la jouer en public, ni de la commercialiser. J'ai respecté son vœu, et je m'y suis tenu. Je suis souvent retourné chez Fatah pour le convaincre de revoir sa décision. Il est important de faire partager au monde la spiritualité africaine dont la pureté peut aider à éveiller l'âme. Ma force de conviction devait être pure, un an plus tard, Fatah m'y a finalement autorisé.

« Je suis alors parti en tournée accompagné d'Azzedine, Neil Klark et Talib Kibwe. Lors du festival de San Sébastien en Espagne, devant une salle pleine, nous avons joué pour la première fois le fameux thème Sidi Moussa que j'appelais Blue Moses. Le public s'est trouvé bientôt complètement surexcité, les gens frappaient dans leurs mains les rythmes gnaoua, même au Maroc lors de nos concerts, je n'avais jamais ressenti une telle frénésie générale.
« J'ai eu une expérience extraordinaire en France, à La Rochelle. Nous étions dans un théâtre qui disposait d'une très bonne acoustique. Nous avions entamé le même morceau, Azzedine aux percussions, Blue Little à la basse. J'ai alors entendu résonnant du plafond du théâtre un écho de ce qui m'a semblé être, sans autre explication, une assemblée d'esprits. Cet écho de présences invisibles a duré plus d'une minute, je continuais de jouer, mais j'ai senti que notre prestation était particulièrement sensible. À la fin du morceau, je me suis tourné vers les musiciens : " Avez-vous entendu ce que j'ai entendu ? " Ils firent signe que oui. Azzedine m'a raconté plus tard qu'à ce moment-là, ses mains bougeaient hors de son contrôle, comme si une force étrangère les avait dirigées. »
Randy se souvient de la réplique d'un gosse, petit marchant ambulant de la place Jaama Al Fna de Marrakech à qui il demandait qui étaient les Gnaoua : « La première musique ! »
Cette question, Randy la reposera à un lettré marocain, bourgeoisement installé à l’intérieur de la palmeraie. La réponse de l'hôte, toute aussi compliquée que sa situation de famille, avec quatre femmes et dix-huit enfants, n'en fut pas moins claire, il en appelait aux Gnaoua pour harmoniser sa vie, et apporter la paix dans sa maison.
Au cours des tournées suivantes, Randy croisera M'Barek Ben Atman au club de Base Street, à Casablanca, puis à Agadir dans la nouvelle salle municipale, lors d'un concert donné en compagnie d'Azzedine et des Ha-Ha, un groupe de chanteurs berbères des montagnes de l'Atlas. Enfin, courant 69, les deux hommes se retrouveront au festival d'Azilah. Plus tard cette nuit-là, M'Barek le rejoindra pour improviser.
« La scène se trouvait sur la plage éclairée par une superbe pleine lune, ma loge était remplie d'amis — musiciens, poètes, écrivains, journalistes. M'Barek était là, rayonnant, lui qui était la clé de toutes mes rencontres avec les Gnaoua de la région » ; c'est à Tamesloht près de Marrakech que s'organise chaque année le moussem, pèlerinage en l'honneur du saint Bilal qui a lieu le jour anniversaire de sa mort. « Et je garde l'image du moment de mon départ. Après un dernier thé à la menthe place Jaama Al Fna, je lui fis mes adieux et le félicitai pour la magnifique chemise qu'il portait. À peine le taxi démarré, j'ai entendu crier, M'Barek courait après la voiture tout en ôtant sa chemise qu'il a réussie à me lancer par la fenêtre ouverte. C'était drôle et merveilleux ». En hommage à ces liens, Randy enregistrera à Marrakech le 17 septembre 1992 : The splendid Master Gnawa Musicians of Morroco.

(grâce au concours de la photographe Ariane Smolderen)

Le guembri, premier des trois instruments du rituel gnaoui, est une basse fabriquée dans un tronc de palmier évidé, ou en bois d'amandier, de figuier, de saule. Le guembri possède trois cordes en boyau de chèvre tendues sur une peau de chameau, l'une accordée à la tierce, l'autre à la quarte, la centrale étant le bourdon sur laquelle les doigts frappent, couvrant ainsi les deux registres, mélodique et percussif.
Les qraqeb sont des petites cymbales, appelées aussi crotales métalliques pour leur son qui rappelle celui du serpent à sonnette.
Le tbel est un tambour, nommé au ganga, qu’on frappe avec deux baguettes.

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Eléments discographiques
The spirits of our ancestors, 2cd Verve, avec Dizzy Gillespie, Pharoah Sanders, entre autres ; contient le titre Blue Moses évoqué plus haut, 1991.
The splendid Master Gnawa Musicians of Morocco, Verve, 1992.
Marrakech, in the cool of evening, Verve, 1994.
Spirit! The Power of Music (Arkadia), featuring Gnawa musicians, 1999.


Blue Moses by Randy Weston

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